Titre de l’article : Etat des structurations métacognitives
Auteur : Sylvie Lucas
Source : Bulletin de Psycholoqie
Tome 52 (4) 442
Juillet-Août 1999
Contact auteur : asseram@club-internet.fr
Si l´esprit qui dit non sait pourquoi il dit non, il a déjà les moyens de définir son prochain oui.
Pierre Gréco, Encyclopœdia Universalis, 1988, p. 664
Un proverbe africain dit si nous donnons un poisson à un homme, il n´aura pas faim pendant une journée, mais si nous lui apprenons à pêcher, il n´aura pas faim le reste de sa vie. Donner un poisson est analogue à donner une connaissance tandis qu´apprendre à pêcher est analogue à donner une métaconnaissance.
Jacques Pitrat, Métaconnnaissances, Hermès, Paris, 1990
INTRODUCTION
A l´origine de la popularisation de la métacognition, il y a les travaux du psychologue J.H. Flavell (1970, 1981, 1985) dans lesquels il la définit comme «la connaissance ou l´activité cognitive qui concerne, ou contrôle, un aspect quelconque d´une activité cognitive» (Flavell, 1981). Pour définir plus spécifiquement ce concept, il est nécessaire d´exposer la problématique générale au travers de laquelle notre perspective de recherche prendra place.
En psychologie cognitive, l´étude du système de traitement de l´information chez l´être hunain a fait apparaître que celui-ci est et devient un acte de connaissance. L´individu utilise des règles pour recueillir et élaborer l´information afin d´assurer son adaptation à la situation. Ainsi notre problématique de recherche présentera la métacognition comme partie intégrante de la démarche par laquelle le sujet connaît. On considérera alors l´être humain comme un système qui traite et reçoit de l´information en ayant recours à des processus cognitifs et métacognitifs de traitement de l´information. Il s´agira ici de mettre en évidence ces processus métacognitifs au sein des processus cognitifs de traitement de l´information que sont les processus de planification.
Dans la première partie, notre étude s´attachera à définir le concept de métacognition présenté au travers des conceptions théoriques de Flavell. Cette première partie déterminera notre position sur ce concept. Deuxièmement, il sera décrit un processus de métacognition grâce aux apports théoriques de Flavell (1985), Piaget (1977), Piaget (1979), Piaget et Garcia (1983), et Wolfs (1992 a, b, c), Wolfs (1996). Cette seconde partie s´efforcera de préciser un processus particulier de métacognition, l´abstraction réfléchissante. Troisièmement, des modalités d´action de cette métacognition seront développées dans un domaine spécifique de traitement de l´information. L´exposé de cette troisième partie mettra en relief l´abstraction réfléchissante en tant que métacognition associée au processus de planification des résolutions de problèmes logicomathématiques (Richard, Bonnet, Ghiglione, 1990 et Hoc, 1992). Enfin, cet article indiquera de façon expérimentale les effets de cette métacognition particulière au travers d´une situation de résolution de problème : la tour de Hanoï. Cette dernière partie est d´un intérêt des plus pertinents car elle permet, au plan de l´expérimentation, de préciser de façon objective un concept très subjectif. En conclusion, nous nous efforcerons de dégager des pistes de réponse quant à une des questions fondamentales dans la psychologie cognitive actuelle: quels sont les rapports entre cognition et métacognition ?
LA META COGNITION, OUTIL COGNITIF DE CONTROLE ET DE GUIDAGE
Le système conceptuel de J. H. Flavell: les métaconnaissances
Dans la métacognition, Flavell distingue les expériences métacognitives et les connaissances métacognitives (pour plus de précisions, le lecteur se référera à Flavell (1985); Richard, Bonnet, Ghiglione (1990); Bideaud, Houdé, Pedinielli, (1992). Les connaissances métacognitives se divisent en trois catégories, ces aspects se combinant entre eux.
Tout d´abord, il y a deux connaissances métacognitives relatives aux personnes qui «sont des connaissances et croyances qu´on peut acquérir concernant les êtres humains en tant qu´appareils qui traitent des données cognitives ». Puis, les connaissances métacognitives relatives aux tâches qui se divisent en métaconnaissances sur la nature des informations (complexité du décodage des informations), et en métaconnaissances sur la nature des exigences de la tâche (complexité du travail cognitif). Enfin, les connaissances métacognitives relatives aux stratégies. Ce sont des connaissances sur des stratégies cognitives, soit pour choisir au préalable la plus pertinente en efficacité et en effort quant au but à réaliser, soit pour rendre compte de l´efficacité ou non de la stratégie cognitive retenue, ce qui permet de contrôler les progrès cognitifs accomplis lors d´une tâche. Les expériences métacognitives, quant à elles, sont des expériences liées à une activité cognitive. Elles sont le résultat du sentiment d´effort ressenti lors d´une tâche cognitive.
Discussion
a) «La métacognition est une connaissance ou activité cognitive qui concerne, ou contrôle, un aspect quelconque d´une activité cognitive» (Flavell,1981).
En référence à la position piagétienne sur le concept de connaissance, selon laquelle «la connaissance peut être considérée comme un processus, car toute connaissance est un pexpétuel devenir entre un état de moindre connaissance et un état plus efficace. La connaissance est développement ou elle n´est pas» (Bideaud, Houdé, Pedinielli, 1992, p. 34), il peut être postulé que la métacognition est un processus qui, au cours du développement cognitif, contrôle et assure une efficacité à chaque fois plus grande à une activité cognitive. Flavell (1970) a démontré que des enfants d´école maternelle ne parviennent pas à évaluer leurs réelles capacités mnémoniques de façon aussi précise que leurs aînés. La différence observée, en termes de « qualité» de contrôle et d´évaluation de l´activité cognitive « apprendre », pourrait être traduite par un manque de maîtrise du processus de métacognition dû au niveau du développement de ces enfants. La métacognition permet aux activités cognitives «d´êtres plus efficaces » grâce à l´élaboration de métaconnaissances. Dès lors, il paraît nécessaire de s´interroger sur ces métaconnaissances.
b) Les métaconnaissances relatives aux personnes: la métacognition est un outil du développement des connaissances
La référence utilisée est celle du courant des théories de l´esprit participant aux recherches sur les connaissances métacognitives de l´enfant. Ces théories sont «des conceptualisations naives que l´enfant construit à propos des phénomènes psychologiques qui se produisent chez lui-même et chez autrui» (Bideaud, Houdé, Pedinielli, 1992). Les résultats de nombreuses recherches indiquent que les théories des jeunes enfants possèdent déjà certains aspects des théories de l´adulte concernant l´esprit. Dès 2-3 ans, on peut déceler l´ébauche d´une connaissance de la perception d´autrui. Une différence apparaît entre 3 et 4 ans en ce qui concerne les fausses croyances. Les expériences de Perner et Wimmer (1985 et 1987) l´illustrent parfaitement.
D´après ces expériences, il a été montré, dans les situations de« fausses croyances », que l´enfant de 3 ans se réfère à ses propres connaissances pour statuer sur celles des autres. fi n´est pas encore en mesure de travailler sur ses propres connaissances et d´en retirer une autre connaissance. Vers 4-5 ans, ses connaissances se distinguent de celles d´autrui. L´enfant deviendrait alors capable d´une représentation de ses propres représentations et de celles des autres: c´est le niveau «méta représentation ». Ce niveau comprendrait un plan « méta », un début de contrôle des états de connaissances, mettant en relief la propre perception que le sujet a de ses connaissances et croyances par rapport à celles d´autrui, et un plan de la représentation, un travail effectué sur ses représentations. Nous pouvons présenter le processus de métacognition pour l´objet cognitif « personne » comme un processus méta de contrôle des connaissances et un processus cognition qui est une activité cognitive de réflexion sur les connaissances.
c) Les métaconnaissances relatives aux tâches :la notion d´effort cognitif
En prenant en compte la nature des informations et celle des exigences de la tâche, l´individu peut alors disposer des ressources cognitives qui sont les siennes de manière adaptée. Suivant le contrôle réalisé, l´effort cognitif peut être estimé. Nous pouvons ainsi décrire le processus métacognitif sur l´objet cognitif «tâche » de la manière suivante: un processus méta de contrôle de la nature des informations (contrôle de la complexité et de la familiarité des informations) et de la nature des exigences de la tâche, et un processus cognition qui élabore un travail de réflexion sur les informations et sur les exigences de la tâche en termes d´effort cognitif à allouer. Le processus de métacognition, au niveau de la tâche, permet d´identifier les propriétés cognitives (traitement des informations et du but) de cette tâche pour, au plan de l´ensemble de l´activité cognitive du sujet, décider d´augmenter ou non l´effort cognitif.
d) Les métaconnaissances relatives aux stratégies : expression d´un effort plus ou moins intégré.
Par rapport à une tâche, apprendre un texte par exemple, la question est de savoir comment va s´exprimer l´effort cognitif pertinent au niveau des stratégies. Le premier travail métacognitif, au niveau de la tâche, permet de guider l´activité vers la stratégie la plus efficace en coût cognitif et en rentabilité. Ce travail métacognitif peut donner deux cas : a) la tâche n´est pas difficile, la stratégie que je vais employer va être «simple»: j´apprends comme d´habitude, sans plus d´effort (par exemple, se répéter plusieurs fois dans sa tête, ou encore, apprendre en écrivant le texte). La stratégie cognitive choisie est «habituelle», prévue, dans de telles situations, pour répondre à des besoins cognitifs directs ; b) ce travail métacognitif me permet de me rendre compte que la tâche sera difficile: je vais être obligé de changer ma stratégie cognitive «habituelle». C´est grâce au processus cognition qu´il y a possibilité de structurer à nouveau une stratégie, caractérisant un niveau supérieur d´activité.
Nous pouvons qualifier d´instinctifs cognitifs les premières stratégies auxquelles nous faisons appel d´emblée. Réduisant le coût cognitif, ce sont des comportements acquis par l´expérience et l´habitude. Davidson et Sternberg (1985) cités par Thiran, Frenay, Parmentier (1996) ont illustré ces comportements, en attirant l´attention sur le fait que toute activité cognitive n´est pas placée sous le contrôle constant de «métastratégies» (metacomponents, stratégies de contrôle orientant et dirigeant l´activité cognitive). L´individu peut alors utiliser de manière «automatique» plutôt que «contrôlée» certains processus de traitement de l´information lorsqu´il se trouve dans des situations où il dispose d´une grande expertise (par exemple la conduite automobile).
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